1/ Dimanche
« C’est de l’enfer des pauvres
qu’est fait le paradis des riches. »
Victor Hugo

Je m’appelle Attika, je suis née en banlieue et je suis étudiante.
Je m’appelle Attika, je suis fille d’ouvrier et je rêve de devenir prof.
Je m’appelle Attika et ce matin je ne sais plus dans quel monde je vis.
Pour moi, la vie n’a été, jusqu’à hier soir, qu’une succession de jours et de nuits plus ou moins heureux que je traversais avec insouciance. Comme tout le monde, j’avais mes petites habitudes, mes angoisses secrètes et mes ambitions avouées. Comme tout le monde, j’avais un avis sur tout et rien selon le menu que nous présente l’actualité chaque jour. En vérité, comme tout le monde, je ne m’intéressais qu’à mes problèmes et n’œuvrais qu’à les résoudre. Pas égoïste, non. Juste un peu naïve et confiante.

C’était avant. Avant la soirée d’hier qui aurait pu ressembler à un autre samedi si j’étais arrivée dix minutes plus tôt ou dix minutes plus tard.

Devant le Memphis, il n’y avait que des types bien. Je les connais parce que c’est là que je viens danser avec mes potes. Toujours un sourire et un bon mot, ces trois gars balèzes qui font les videurs, je n’en aurais pas pensé du mal. Seulement, hier soir, j’étais là quand ils lui ont dit qu’il ne pouvait pas rentrer. J’étais là quand il a insisté et qu’il s’est fait bousculer, insulter. « Négro », c’est le seul nom qu’on lui a donné. Je n’ai pas su quoi faire, pas su lui parler, pas su soutenir son regard qui cherchait la justice et qui ne croisait que l’indifférence, la pitié et le silence gêné des gens heureux désolés de cette fausse note dans ce décor de lumière. Cette humiliation qu’il a vécue, sans qu’il le sache, j’en ai pris ma part et je n’ai pas dansé. J’ai eu honte du pouvoir des uns et de l’impuissance des autres.
Je me suis réveillée révoltée : Pourquoi le racisme ? Pourquoi la haine, la violence ? Pourquoi l’injustice ?
J’ai décidé de chercher à comprendre le monde dans lequel je vis. J’en ai assez des phrases toutes faites, des idées prêtes à penser, de la froideur des statistiques et de la distance de l’observateur. Maintenant, je veux comprendre ce qui se passe dans notre société, ce que je peux faire, moi, pour changer ça.

Ghettos !


Franck et Rachid font partie de mes plus vieux potes. Comme moi, ils ont grandi à la cité des Bois-Fleuris. Depuis que mon père a acheté le pavillon, je ne suis pas revenue souvent dans le quartier. Rien ne semble avoir changé. Les façades des immeubles sont plus nickel, une aire de jeux pour petits et un play-ground de basket ont envahi l’espace de la place centrale. Mais les boutiques sont toujours aussi minables et les bancs autant squattés à partir de midi.

Mes potes sont devenus animateurs au centre social. Franck s’occupe des super-galériens et Rachid des simples galériens. Ca, c’est leur manière de me dire que pour les générations qui ont grandi ici, depuis quelques années, le classement s’est resserré. Peu de vainqueurs, beaucoup en queue de peloton et certains décrochés de tout sauf de la 8-6 et autres bières sur-alcoolisées, des joints et des cachets en tout genre.

– Bien sûr, tout le monde ne coule pas, me dit Rachid. Chaque année, certains jeunes de la cité s’en sortent, voire réussissent des trucs super. Tiens, tu te souviens de la famille Bakri. Et bien, leur dernier fils a eu un contrat avec le centre de formation du PSG.

 – Super, reprit Franck. Maintenant chaque cité a son Zidane, son groupe de rap à succès et son classement dans l’échelle des dispositifs d’insertion : GPU, GPV, ZRU, ZRE, ORU. Mais la vérité, c’est qu’aujourd’hui, à condition sociale égale, ceux qui vivent dans les cités sont déjà les perdants de demain.
Y’a pas que l’ambiance qui a changé ici, continue-t-il. Avant, les Bois-Fleuris c’était un quartier populaire, on partageait tous un truc en commun. Une sorte de fierté à affronter ensemble la vie avec ses bons et ses mauvais côtés. Tu t’appelais Gérard ou Mohamed, t’étais avant tout un prolo qui n’avait peut-être pas de quoi flamber, mais on avait une certaine fierté. Maintenant, on a tous une porte blindée et des fringues de marques pour planquer comme on peut notre misère. Ici, être pauvre, c’est la pire des hontes. Tout le monde l’est, mais chacun fait semblant.

– Et alors ! dit Rachid reprenant son ton d’avocat des causes perdues. On a bien le droit d’avoir du Lacoste, de mater les films sur Canal + et de rêver de la dernière BM. Qu’est-ce qu’il faut faire sinon ? S’habiller chez les petits frères des pauvres et bouffer tous les jours à Ed ? Moi, franchement, je les comprends ceux qui veulent flamber.

 – Rêver de la dernière BM ! Tu parles d’un rêve ! répond Franck. Voilà la preuve qu’ici on n’a plus de rêve. Nous sommes de plus en plus dans le ghetto. L’horizon des gens s’arrête aux crédits qui leur sont accordés pour consommer. Je ne te parle même pas des haines qui commencent à monter entre les uns et les autres. Les jeunes contre les vieux. Les voisins du F3 du 8ème contre la famille du F4 du 2ème. Les beurs contre les blancs qui, eux, détestent les blacks qui, à leur tour, n’aiment pas les beurs. Chacun ses intérêts, son identité, sa couleur de peau. Y’a plus d’avenir, plus de patrons, seulement le chacun pour soi et le taux de mélanine qui colore ta peau. C’est ça le ghetto.

J’ai alors raconté l’histoire du Memphis, ma honte. Les plans videurs et boîtes de nuit, Rachid et Franck, ils connaissent par coeur. La discrimination, c’est le droit commun appliqué aux jeunes des cités. Une nouvelle règle s’applique petit à petit : aucun droit hors du quartier, en contrepartie chacun fait ce qui lui plaît au pied de son HLM.

Spirale infernale


Rachid me décrit les changements qui ont eu lieu dans la vie de la cité :
– Au cours de ces dernières années, on a vu des familles partir, comme toi et tes parents Attika. A la place, se sont installés des gens qui sont dans la galère. Si ça continue comme cela, dans deux ou trois ans, il n’y aura plus de blancs dans le quartier. On a l’impression que nous sommes désormais dans une zone réservée aux karlouches et aux rebeus. D’ailleurs, les noirs et les arabes, ce sont les seuls qui acceptent de remplir les logements vides ici. Pour cause : ils n’ont pas le choix.

– Et alors ? A notre époque aussi il y avait beaucoup d’immigrés et cela ne nous a pas empêchés de nous en sortir, lui dis-je.

– Ce que je veux t’expliquer, c’est qu’on n’est plus comme avant. La génération précédente venait des bidonvilles et des taudis. Pour les nouveaux qui arrivent, habiter ici n’a rien d’un progrès. Ils se sentent enfermés, en cage, certains qu’une fois que t’as signé ton bail, la cité devient ton seul univers. Tu cherches du boulot, tu cherches un autre appart, on te demande tes papiers, à tous les coups ton nom disparaît, ta personnalité disparaît, il ne reste que la cité des Bois-Fleuris. Tu peux même t’appeler Robert ou Joséphine, avoir la peau blanche, tu es logé à la même enseigne, ton adresse te colle à la peau. A croire que ceux qui vivent ici ne sont pas des êtres humains. Les gens des Bois-Fleuris, ils sont grillés partout.

– Comment tu expliques ça ? Toi et Franck, vous ne deviendriez pas un peu parano ? A force de vivre ici vous semblez vous être coupés du reste de la société...

– Possible, repond Franck. Mais avant de faire de la psychologie, il faut voir la vérité en face. Aux Bois-Fleuris, comme dans de nombreuses cités, la violence est partout omniprésente. Chacun la subit. C’est une spirale infernale. La vie des gens est pourrie par cette ambiance. Ceux qui minimisent cette violence, ils ne vivent pas chez nous ! Quand un gosse de 13 ans joue devant toi les caïds en te promettant de te buter, crois moi, tu ne prends pas cela pour un délire de gamin. Voilà pourquoi le premier des désirs de chacun des habitants, c’est de partir à n’importe quel prix. Tu préfères un appart plus petit, plus cher, mais vivre en paix et sauver tes gosses.

En me dirigeant vers le local avec Rachid et Franck, j’observais d’un autre regard les groupes de jeunes qui squattaient dans leur coin. C’est vrai que l’ambiance avait changé.

L’envers de la médaille


– Dis moi Franck, comment en est-on arrivé là ? Pourquoi notre cité va à la dérive ? demandais-je pendant qu’on s’asseyait sur un banc pour profiter du soleil.

– Y a pas de hasard ou de fatalité, me répond-il. C’est pas simplement la faute de méchants architectes qui ont dessiné d’horribles tours, ce n’est pas un problème de mauvaise organisation ou de raté « urbanistique ». Les ghettos, c’est l’envers de la médaille, la cour des miracles de leur nouvelle économie libérale.
Nous qui vivons ici, on n’est pas simplement les perdants du système, ceux qui s’en sont mal sortis, la faute à pas de chance ! poursuit Franck. Si on en est là, c’est pour permettre à d’autres, ceux qui sont à l’autre bout de la chaîne, de faire un max de profit. Regarde, c’est comme quand un patron embauche : s’il a plein de candidats à la porte, pour toi c’est à prendre ou à laisser, tu discutes pas. Là c’est un peu la même chose, on est une sorte d’armée de réserve de la misère. Parqués, cantonnés dans nos cités, on survit. On a notre propre business. On fait des petits boulots, de l’intérim, et de la débrouille... On prend ce qu’on nous donne. Ca coûte pas cher pour les patrons et quand ça barde, y’a toujours un stage ou une allocation que l’Etat ou la Mairie file aux jeunes pour les calmer.
Pour le système, notre misère est finalement très utile. C’est un formidable moyen pour faire pression sur toute la société. Un peu comme les pays riches face aux pays les plus pauvres : tu sais, les boîtes qui vont faire produire là où ça coûte le moins cher parce que là-bas on est prêt à tout accepter pour un salaire de misère. Nos ghettos, c’est là même logique : on est là parce que notre misère est utile à d’autres.
Nos cités, elles font peur. Pour certains, c’est utile la peur. On ne lutte plus ensemble. On ne se sert même plus les coudes entre habitants. Des jeunes de quartiers différents, qui connaissent la même galère, se tirent dessus pour un bout de béton au lieu de s’unir et de bouger les choses. C’est un vieux truc : diviser pour régner, opposer ceux qui ont un peu face à ceux qui n’ont rien !

Rien pour nous


Djamel, l’intello du quartier, s’était incrusté dans notre conversation accompagné par Marie-Claude, une maman qui préside l’assoc antillaise du quartier. Tous les cinq autour du banc on tchatchait tranquillement.

– Le ghetto n’est pas seulement la conséquence d’un système économique injuste, il en est aujourd’hui le préalable, nous dit Djamel. De ce point de vue, Franck a parfaitement raison. Ceux qui expliquaient nos galères à cause de la crise économique auront besoin de beaucoup d’imagination quand le chômage aura disparu : ils devront nous expliquer pourquoi il n’y a rien pour nous, pourquoi ici tout continue comme avant. A tous les coups, ils diront alors que nous sommes victimes de je ne sais quel syndrome qui nous rend inemployables, qu’il nous faut des dispositifs adaptés. Bref, il y aura la croissance d’un côté et les ghettos de l’autre. Le modèle américain nous bouffe jour après jour.

– Ouais le « José Bové des cités », sauf que Djamel, lui, il démonte pas les Mac Do, il y travaille. Mortel non ? chambre Rachid.

– Tu vannes, mais José Bové je le trouve plutôt sympa et je suis d’accord avec lui. Simplement faudrait pas oublier que les premières victimes de l’OMC, c’est nous, et pas seulement les brebis et le roquefort.

– Et pourquoi t’as pas été à Millau à son procès ? demande Rachid.

– Je bossais samedi au Mac Do espèce de battata. Sinon, j’y serais allé : les paysans et les gens des cités, on défend tous une même idée de la France.

– Djamel c’est le “ De Gaulle ” des Bois-Fleuris ! Vive l’appel du 18 joint !

– Arrête les vannes Rachid. Je ne suis ni De Gaulle, ni gaulliste. Moi je suis de gauche. Je n’ai pas de carte mais j’enrage de voir les gens de gauche se diviser. Faut pas qu’on se batte contre le libéralisme chacun tout seul dans son coin : les salariés pour leur statut, les paysans pour leur droit à produire naturellement, les écolos contre les OGM. On a tous les mêmes intérêts parce qu’on est tous victimes du système.

Plan Marshall


Marie-Claude tripotait ses dreadloks en écoutant attentivement Djamel. Elle, c’est toujours doucement qu’elle parle, peut-être pour cacher le côté souvent très dur de ses propos.

– Nous on est bien d’accord avec toi Djamel. Mais les autres, qu’est-ce qu’ils pensent de nous ? Tu crois qu’ils nous voient comme des citoyens français ? Rien que quand ils croisent les jeunes dans la rue, ils changent de trottoir. Dans leurs journaux, on est classé dans la rubrique « faits divers », pas dans les pages politiques. L’équipe de France de foot, elle fait rêver tout le monde. Mais la France du métissage, pour eux elle s’arrête là.

– T’exagères Marie-Claude, parle pas pour tout le monde ! proteste Djamel. C’est vrai que le racisme existe, que chacun reste dans son coin. Mais soit on fait ce constat et on s’organise en communautés, soit on essaie de s’en sortir tous ensemble, lâche-t-il. Y’a pas trente six mille solutions, il faut que nous tendions une main en proposant un projet pas seulement pour les cités, mais un truc pour tout le pays.

– Le plan Marshall des cités !!! dirent ensemble Franck et Rachid dans de grands éclats de rire. Ils avaient coupé l’herbe sous le pied de Djamel dont ce fameux plan était la marotte préférée.

– C’est quoi le plan Marshall des cités ? demandé-je. Faut pas abuser, les cités n’ont pas été ravagées par une guerre ! Tire pas la gueule Djamel, je ne suis pas en train de te chambrer. Je ne comprends pas.

– Bon, je veux bien t’expliquer, mais quelqu’un va nous chercher un truc à boire. Voilà, reprend-il, les cités actuelles, leur dégradation, les tensions sociales qui les déstructurent, l’absence de services publics, la pauvreté de la majorité des gens qui y vivent, tout cela est la conséquence d’une guerre. Une guerre économique qui a opposé un système libéral contre notre économie régulée par l’Etat. Sous les coups de boutoir du libéralisme, notre économie a subi des défaites et connu des dégâts. Affaiblissement des services publics, chômage de masse, tout cela se retrouve aujourd’hui concentré dans nos quartiers. Ici vivent les victimes du libéralisme. Il faut donc reconstruire tout ce qui a été détruit. Comme dans l’Europe d’après-guerre, vu l’ampleur des destructions, il faut investir massivement et mobiliser toutes les énergie pour réussir ce qui peut être le plus grand chantier entrepris depuis 1945.

– Et pourquoi la France mobiliserait-elle tout cela que pour nous ? demande Marie-Claude.

– Pourquoi ? Simplement parce qu’il ne s’agit pas de reconstruire « des cités » mais l’ensemble de nos villes. Parce que 85 % des français vivent en ville, soit dans les cités, soit juste à côté. Donc tout le monde souffre directement des ghettos, de la misère qui y règne et de la violence qu’elle génère.

– Dis-moi Djamel, ça vole haut ce que tu nous racontes, dit Rachid.

– J’essaie simplement de vous expliquer que nos ghettos concernent tout le monde. C’est pour cela qu’avec le plan Marshall, il faut en quelque sorte reconstruire une urbanité républicaine, que les villes soient un lieu de progrès et de convivialité où la porte des uns reste ouverte aux autres. Pourquoi ? Parce qu’avec un tel chantier, l’ensemble des forces vives de notre pays serait mis en mouvement autour d’un même objectif, des profs aux animateurs, de la poste aux centres de santé, des entreprises aux salariés.

– Ouais, mais aujourd’hui les associatifs, les animateurs et les profs, ils sont bien découragés, objecte Marie-Claude.

– C’est vrai, mais ce n’est pas avec de l’assistanat ou du rafistolage pour acheter la paix sociale que les gens vont se mobiliser. Le Plan Marshall, ce n’est pas seulement du béton et de la peinture, mais des assistantes sociales, des éducateurs, des enseignants, des profs de sport, des adultes formés pour encadrer les plus jeunes, leur apprendre le sens de la vie collective. Proximité, meilleure coordination, revalorisation, construction de Maisons des jeunes et de la culture, de salles de sport, d’écoles des parents, c’est tout un savoir faire qu’il faut retrouver. Il faut décréter une vraie mobilisation générale. Tout le monde doit être sur le pont pour que chacun puisse mieux vivre. « Last but not least » – comme quoi je me rappelle bien des cours d’anglais – , le chantier serait une manière de relancer profondément l’économie, de créer de nouvelles richesses, de nouveaux emplois et des services publics de proximité efficaces. Le projet avait l’air super mais à mon avis un peu coûteux, à l’heure où on nous bassine avec les déficits, comment financer ce plan Marshall pour les cités ?

– Là, dit Franck, les choses sont plus simples qu’on ne le croît. D’abord, il paraît que depuis quelques temps, on a chaque année une cagnotte de plusieurs milliards de francs et que personne ne sait quoi en faire. Et si cela ne suffit pas, pourquoi ne pas faire un grand emprunt lancé par l’Etat, parce que moi j’en ai ras-le-bol des pubs qui pompent l’épargne des gens pour les actions de France Télécom et autre Crédit Lyonnais. Quitte à placer mon argent... Franck est interrompu par d’énormes rires sur le banc. Il reprend :

– ... Bon, disons, mon argent « virtuel », autant le placer pour du concret, pour aider les autres.

– Rêvez pas les gars, tout cela ce sont des projets dans votre tête, hors de nos murs, tout le monde s’en fout de nos galères. Et puis, il y aura toujours un Le Pen, un Megret, ou un De Villiers pour contrer votre beau plan dit Marie-Claude.

– Pas sûr ! Regarde quand on est champions d’Europe, tout le monde aime Zizou ou Wiltord, avec Deschamps ou Laurent Blanc, y’a plus de différence. Alors il faut un Roger Lemerre des banlieues qui redonne la pêche à tout le monde et, comme avec l’équipe de France, donne envie de se battre parce qu’on peut s’en sortir.
Djamel a mille fois raison. Là, faut pas la jouer petits bras. Les ghettos, c’est pas une fatalité. Il faut décider de les casser une bonne fois pour toute. Le Plan Marshall c’est une super idée. C’est con que Djamel ne soit pas un militant et pourquoi pas même un élu.

***


2/ Lundi

« Si la jeunesse n’a pas toujours raison,
la société qui la méconnaît
et qui la frappe a toujours tort. »
François Mitterrand

Aujourd’hui, à 15 h, les résultats de mes partiels sont tombés. Somme toute, ma 2ème année d’histoire ne frôle pas la catastrophe. Sortant du dédale d’amphis et de couloirs de la fac, je tombe sur Samia, une copine en 2ème année de droit. Elle vient d’avoir ses résultats. A sa tête, je vois bien que c’est pas la joie. Benjamin, un autre pote, est manifestement en train de lui remonter le moral.

– Ca va Samia ? Ma question semble l’agacer.

– Ca irait mieux si j’m’étais pas plantée à mes exams, répond-elle.

– T’as encore septembre pour te rattraper…

– Je crois pas, non. Parce que pour moi, la deuxième session ce sera pareil que la première. Quand tu dois travailler 20 heures par semaine pour payer tes études, c’est dur d’avoir ses exams, se lamente Samia.

Je la comprends. Comme beaucoup d’étudiants, ses parents n’ont pas assez d’argent pour lui payer intégralement ses études mais, pour autant, elle n’a pas le droit aux bourses. Je suis un peu dans sa situation. Depuis que je suis inscrite à la fac, je dois bosser à Pizza Hut. Mais « heureusement », je ne travaille que 6 heures par semaine. Ca reste jouable, je ne suis pas encore une esclave des temps modernes, même si ce n’est pas évident de tout concilier.
Avec Samia et Benjamin, on rentre ensemble en RER. Ils passent chez moi. On est tranquille : mes parents travaillent tard ce soir. En fait, c’est soirée calinothérapie pour remonter le moral de Samia. Ben – c’est son diminutif – est le plus volubile. Après une heure d’opération anti-sinistrose, la discussion devient plus politique.

Révolution scolaire


– On ne fait pas une place correcte aux jeunes dans ce pays. On nous pousse à poursuivre nos études mais on ne nous en donne pas les moyens, dit Samia.

– T’as raison, Samia, rétorque Benjamin. Quand on voit comment fonctionne l’école aujourd’hui, c’est vrai qu’il y a un gros problème.

– Regardez Valério, mon pote du collège. S’il a arrêté l’école, c’est pas parce qu’il était con, leur dis-je. Si l’école ne l’avait pas jugé irrécupérable, elle se serait peut-être donné les moyens de trouver une solution. Dans le système actuel, t’as pas le droit à l’erreur. T’as pas beaucoup d’alternatives : soit tu te coules gentiment dans le moule pédagogique, soit tu ne le fais pas et on te taxe d’inadapté, c’est alors l’échec scolaire assuré.

– En fait, c’est bien que tout le monde aille à l’école, le problème c’est qu’elle fonctionne toujours comme à l’époque de Jules Ferry, avec une pédagogie qui ne s’est pas adaptée aux nouveaux publics qu’elle reçoit, renchérit Ben. La massification c’est bien, mais c’est pas encore la démocratisation et l’ascenseur social, le système scolaire en laisse encore beaucoup au rez-de-chaussée ou au 1er étage.

– Ouais, l’éducation nationale devrait regarder par la fenêtre d’un HLM et constater que les gosses ne sont pas tous issus de classes moyennes, avec des parents qui déboursent du fric pour des cours particuliers. Et puis, regardez un peu au collège : on veut apprendre la musique aux jeunes de banlieue en leur faisant jouer des sonatines sur des flûtes à bec alors que les gars maîtrisent l’utilisation de samplers, écoutent du hip hop et sont branchés sur le Net.

– Attention Attika ! Après tout, l’école est aussi faite pour découvrir de nouveaux horizons. Mais c’est vrai qu’il faut arrêter de faire croire que tout le monde est égal devant l’institution scolaire. Pour ça, il est urgent de changer les méthodes pédagogiques et de mettre en place des cours en petits groupes, à l’école, à la fac. C’est comme ça qu’on donnera à chacun la chance de réussir ses études explique Benjamin.

– T’as raison, c’est dommage parce que des profs et des CPE qui se défoncent dans leur boulot et qui innovent tous azimuts, y’en beaucoup. Le problème, c’est qu’on est loin de leur en donner les moyens. On ne s’appuie pas sur leur savoir-faire. Mais il paraît que l’éducation coûte trop cher. Alors changer le système, imagine ! objecte Samia.

– Ouais, ça coûtera peut-être cher, reprend Ben. Et alors ? On veut continuer à engloutir des sommes gigantesques dans un système de moins en moins adapté ou mettre l’argent nécessaire pour qu’il puisse réellement remplir ses missions ? Si on ne se donne pas les moyens, il ne faut pas s’étonner que la violence monte dans beaucoup d’écoles.
L’éducation veut transmettre des valeurs républicaines, le respect, le « liberté-égalité-fraternité » ? Ok. Mais comment veux-tu que les jeunes adhèrent à ces valeurs quand l’école leur donne le sentiment qu’elle fait une croix sur eux ? Certaines filières, ce sont des grosses voies de garage où les jeunes se baladent avec le mot échec imprimé sur le front.
Si on veut changer tout ça, il faut entreprendre une révolution scolaire, modifier les programmes, changer enfin les rythmes scolaires et puis des écoles modernes et bien équipées. Cette révolution ne pourra se faire que par le biais d’un investissement massif de la Nation dans l’Ecole.

Allocation d'études


– C’est bien beau tout ça, mais ça ne règle pas le problème de thune de Samia pour financer ses études !

– Oui, Attika, mais c’est toujours le même problème : quelle place on veut faire aux jeunes dans notre société ? me répond Ben. Par exemple, pour les étudiants et les lycéens majeurs, il faudrait créer une allocation d’études qui serait calculée non pas en fonction des revenus des parents, mais en fonction des revenus propres du jeune : ça leur permettrait de financer leurs études sans être obligés de faire des petits boulots payés au lance-pierre.

– Ou alors il faudrait étendre le système des bourses, dit Samia.

– Ah non ! interrompt Benjamin. C’est complètement différent. Avec l’allocation d’études, le système est basé sur tes revenus propres. Tu serais autonome par rapport à ta famille et tu pourrais alors faire librement tes choix d’études, de sexualité, de mode de vie. Bref, tu deviendrais adulte socialement !

– Oui, mais alors ton allocation n’est pas très juste si elle est aussi versée aux gosses de riches, objecte Samia.

– Remarque, ça a été l’objection classique des différents gouvernements, dit Ben. Il faut bien voir qu’un lycéen ou un étudiant majeur est un citoyen avec des droits avant d’être le fils ou la fille de quelqu’un. Et puis, ne t’en fais pas Samia : on peut toujours trouver un moyen de moduler l’allocation en fonction de l’aide apportée par les parents à leurs enfants. De toute façon, les différents gouvernements qui ont été si soucieux de justice sociale auraient pu commencer par supprimer la demi-part fiscale pour les enfants à charge, puisque c’est un système qui profite aux riches. Ils auraient été plus crédibles ! Tu vois bien que ça n’est pas un problème de justice sociale. La justice sociale, c’est permettre à chacun de pouvoir faire ses études sans contrainte financière. C’est comme ça qu’on aménera de nouvelles couches sociales à la possibilité de poursuivre des études et qu’on permettra à chaque jeune scolarisé de ne pas échouer à cause d’un petit boulot.
Avec les propos de Ben, je vois déjà la vie en rose. Finies les galères de thune et l’assignation au domicile parental jusqu’aux premières rides. L’autonomie, c’est crucial pour pouvoir s’assumer et construire enfin sa vie matérielle et affective.

Jeunes dociles


Je me dis qu’avec des changements de cette ampleur, des gars comme Valério auraient eu leur chance. Après avoir été un élève correct au collège, Valério a commencé à décrocher en fin de 5ème. Il aurait eu besoin d’un soutien scolaire sans doute. Mais l’école ne prévoyait pas ce genre de situations. Ses parents se sont saignés pour lui payer des cours, ils étaient même prêts à l’inscrire dans le privé. Mais c’était trop tard. Il a complètement décroché. Il a redoublé sa 4ème deux fois et puis il est parti faire un BEP. Dès qu’il a eu 16 ans, il a laissé tomber. Depuis, il galère entre petits boulots précaires et stages bidons, le tout entrecoupé de périodes de chômage. Dans ces cas-là, pour rigoler, Valério dit qu’il est en congé sabbatique. Il aimerait sans doute moins se reposer ! Valério ne semble plus rien faire de sa vie. Il galère comme des milliers de jeunes dans notre pays, camouflant la nullité du quotidien dans un nuage de fumée. Mais comment faire autrement quand la précarité et l’instabilité sont le lot quotidien et qu’on est rongé par l’incertitude de l’avenir ?
L’évocation du cas de Valério fait rebondir Benjamin.

– La galère de Valério est malheureusement une assez bonne illustration de ce que la société réserve à la jeunesse, nous dit-il. Dans le monde du travail, si les coups les plus durs sont portés à la jeunesse, ça n’est pas un hasard. Le système veut créer des jeunes dociles et serviles, pas de révolte, pas d’esprit critique c’est « sois gentil et turbine » ! Vous voyez, le jeune flippera tellement de finir sous un pont qu’il sera prêt à accepter n’importe quel boulot. Il sera si pressurisé, précarisé, que son potentiel de révolte contre l’injustice sera réduit à néant. Parce qu’ils sont l’avenir, les jeunes sont une cible déterminante. La précarité, les discriminations et tous les obstacles qui s’opposent à leur insertion ont pour finalité de les modeler aux exigences du système. Si cet objectif est atteint, ils ne seront pas des salariés combatifs dans le futur : depuis leur plus jeune âge, ils auront été habitués à courber l’échine et à baisser la tête. Bref, la forme la plus aboutie de l’exploitation.

Ben n’a pas tort, mais j’ai une objection à lui faire :
– Le chômage baisse. Les jeunes auront moins de pression sur les épaules. Ils seront plus combatifs.

– Ca n’est pas évident Attika. Car la période de croissance dans laquelle nous entrons se fait sur la base des reculs consentis dans la phase précédente. Les jeunes générations n’ont déjà plus comme référence du monde du travail des CDI bien payés adossés à des droits salariaux et sociaux. Leur référence, ce sont des boulots précaires payés trois francs six sous. Je ne dis pas que la nouvelle période ne change rien. Objectivement, elle ouvre des possibilités de contestation sociale, y compris chez les jeunes. Mais cette contestation se fera sur quelles bases pour les jeunes ? Sur le fait de grappiller quelques stock-options ou sur la revendication d’emplois stables adossés à des statuts ?

– C’est pour ça qu’il y a tout ce matraquage, pour qu’on ait tous comme modèle le jeune cadre dynamique plein aux as ?

– Exactement. On assiste à une mobilisation des pubs, des télés et des radios au service de ce matraquage idéologique, reprend Ben. Par ce biais, on exalte l’individualisme du cadre de start-up. Mais plus globalement, ce qu’on essaie de faire passer à travers toute une série de modes d’expression, c’est le culte grossier de la performance et l’apologie des gagneurs.
C’est là une des forces du système capitaliste : faire entrer sa logique dans nos esprits. Céder un pouce sur ce terrain, c’est se condamner pour tout le reste.

Emplois-jeunes


– En fait, ce qu’il faudrait pour éviter que les jeunes soient dans la dèche après leurs études, c’est un RMI-jeunes et plus d’emplois-jeunes, dit Samia.

Un léger frisson me parcourt le dos et aiguise ma réponse.
– Ah non alors ! Pas de RMI-jeune. Je suis contre ! Les jeunes ne demandent pas l’aumône. Et puis, je suis contre une logique de l’assistanat qui enfermerait les jeunes, dès le début, dans un sous-statut. La logique du RMI-jeunes, c’est celle de la société-minimum : un revenu minimum, avec des droits minimum, une santé minimum, des vacances minimum. Tu parles d’une solution ! Si on nous jette à l’eau, il ne faut pas se contenter d’une bouée de sauvetage et espérer qu’elle ne se dégonfle pas. Il faut remonter sur le paquebot et s’inviter au banquet.

– T’as complètement raison, Attika, dit Ben enthousiaste. Le RMI-jeune n’est pas une solution. Ce qu’il faut, pour les jeunes non salariés, c’est une rémunération adossée à un projet d’études ou de formation. Pour les jeunes salariés, ce qu’il faut ce sont de vrais boulots avec des vrais statuts et des vrais salaires.

– Bon alors, tu ne peux être que favorable aux emplois-jeunes ? interroge Samia. C’est un vrai statut avec un salaire correct.

– Evidemment ! lui répond Ben. Ca a permis de sortir des sous-statuts de type TUC, SIVP, CES. Et puis, les emplois-jeunes ont eu une vraie influence dans la baisse du chômage des jeunes. Ca montre d’ailleurs que des politiques volontaristes d’intervention peuvent être d’une très grande efficacité.

– Mais bon, le dispositif est quand même loin d’être parfait insisté-je. Par exemple, contrairement à ce qu’on avait annoncé au début, le dispositif ne s’adresse pas en priorité aux jeunes sans formation et exclus du marché du travail. Dans le recrutement, on a pris en priorité les jeunes très diplômés. Mon cousin, il est emploi-jeune comme médiateur dans une cité. Figure-toi qu’il a bac +3. Une licence de chimie industrielle pour empêcher qu’un jeune ne brûle la voiture de son voisin, mortel la finalité des études !

– Si on est dans cette situation, c’est qu’il y a des raisons, dit Benjamin. Avec le chômage de masse qu’on connaît encore, c’est pas évident pour les jeunes diplômés de trouver un emploi, même si le diplôme reste la protection la plus efficace contre le chômage. Mais surtout, si on a d’abord embauché des jeunes diplômés, c’est parce qu’on n’a pas mis dès le début comme priorité le volet formation des emplois jeunes. C’est toujours plus simple de prendre des jeunes déjà formés ! Même l’Etat n’a pas vraiment montré l’exemple : les premiers emplois-jeunes qu’il a embauchés avaient tous au moins le bac !

Je l’interromps.
– Et puis il y a un autre problème. Un emploi-jeune c’est cinq ans. Mais après, on fait quoi ? Surtout si ce qu’on a fait pendant tout ce temps ne donne pas de véritable formation à un métier. Parce que dans une telle situation, pas évident d’intéresser un patron. Vous vous souvenez de Sophie qui était avec nous en seconde ? Je l’ai croisée à Paris le mois dernier. Figurez-vous qu’elle a été embauchée comme emploi-jeune à la Gare du Nord pour chasser les mouches, ramasser les papiers carambars et diriger les gens vers les guichets où il y a le moins de queue. Tu parles d’un métier formateur ! Alors qu’il y a sûrement plein de nouveaux métiers intéressants et utiles à développer, on se contente de placer les jeunes sur des activités pas géniales du tout.

– Oui, c’est vrai, reprend Ben. En fait, il y a vraiment à boire et à manger dans les emplois-jeunes. Il y en a qui ne débouchent sur rien. Et puis il y a aussi ceux qui remplacent les activités que les fonctionnaires assumaient jusqu’alors. Moi je suis contre ce type de remplacement. Si un jeune fait un travail de fonctionnaire, pourquoi serait-il emploi-jeune et non pas fonctionnaire ?

– Peut-être parce que ça coûte moins cher ? demandé-je.

– Bingo ! s’écrie Ben. Et puis, dans la société actuelle, les fonctionnaires et leur statut, c’est pas trop à la mode. Si l’Etat lui-même ne donne plus l’exemple de la stabilité de l’emploi, ce sera dur pour les gouvernements d’être crédibles dans leur volonté de faire progresser les droits des salariés !

Allez les jeunes !


– Bref, que de problèmes ! Mais les élections approchent, peut-être qu’on s’occupera de nous…

– Salut les jeunes ! dit ma mère qui venait de rentrer du boulot. Ca phosphore dur à ce que je vois. Alors les examens ?

Je fais un signe discret à ma mère pour lui signifier qu’on en reparlera plus tard.
J'enchaîne en interrogeant de nouveau Ben sur les monts et merveilles que nous promettent parfois les politiques.

– Sans doute qu’on nous fera des promesses, reprend-il. Les jeunes, dans les élections, c’est comme le pactole du loto. Les présidentielles ne se sont jamais gagnées sans l’adhésion de la jeunesse à un projet. Regarde Mitterrand en 1988. Regarde Chirac en 1995, le mec est un grand prestigitateur. Avec son coup de la fracture sociale, il a réussi à faire croire à pas mal de jeunes qu’il était en phase avec leurs préoccupations. Seulement, c’est un mytho, du gros bourrage de moue et les jeunes n’ont pas tardé à s’en apercevoir. C’est pour ça que je pense qu’aux prochaines élections, celui qui voudra bénéficier de l’adhésion de la jeunesse devra être fortement crédible dans sa volonté de répondre à nos aspirations. Les jeunes ne se contenteront pas de discours ronflants et faux-cul qui ne servent qu’à masquer l’absence de mesures concrètes.
On en revient à ce que tu disais tout à l’heure Samia : notre société a un problème avec sa jeunesse. Je dirais même que la société n’aime pas sa jeunesse. Elle ne lui fait pas confiance. Quand tu es jeune et que tu veux un logement, on te regarde souvent d’un air suspicieux : comment vous allez payer ? Et vos parents, il faut qu’ils apportent une caution. Et patati et patata. C’est le parcours du combattant.
Si la société veut montrer qu’elle est capable de régler le problème qu’elle a avec sa jeunesse, elle doit commencer par offrir un statut à chaque jeune. Cela signifierait que les jeunes accèdent à une certaine reconnaissance. C’est un impératif de respect des citoyens qui formeront la société de demain. C’est le meilleur moyen de ne pas gâcher le formidable potentiel d’imagination et de dynamisme de la jeunesse.

Ma mère était revenue dans le salon pendant la tirade de Ben. Heureusement qu’elle vient mettre son grain de sel, parce que Ben, une fois qu’il est lancé, on ne peut plus l’arrêter.
– Ah, les jeunes ! finit-elle par lâcher en s’asseyant pour retirer délicatement ses chaussures. Toujours prêts à refaire le monde… Je rentre du boulot et je découvre mon salon transformé en QG de la contestation. C’est plutôt rassurant !

– Quand on voit le monde que nous a laissé votre génération, je trouve plutôt qu’on est sacrément gentil et discipliné, dis-je avec un brin de provocation. Vous aussi vous aviez essayé de changer des choses, mais Maman, des fois, c’est à croire que vous vous êtes résignés.

– Le monde « qu’on » vous a laissé… Tu crois pas que t’exagères un peu Attika. Il faut que chacun fasse son expérience. Moi, j’aurais bien aimé avoir 20 ans en l’an 2000, dit ma mère.

– C’est trop facile ça. Comme si on avait une jeunesse dorée ! Regarde, d’ailleurs on ne parle que des « problèmes » des jeunes. La société ne parle toujours de nous qu’en terme de « problèmes », jamais en terme d’avenir. On n’a quand même pas des gueules de « problèmes » ! On doit être la première génération qui n’a pas la certitude de vivre mieux que les générations précédentes. Au contraire. Alors, de la contestation y’en a bien besoin pour que la société nous fasse la place que l’on mérite. Et puis, notre idéal d’insertion sociale à nous, c’est pas d’avoir une carte bleue et chacun pour soi. On a des rêves collectifs. On n’aspire pas seulement à notre petit confort individuel !

***


3/ Mardi

« Le capital, semblable à un vampire,
ne s’anime qu’en suçant le travail vivant
et sa vie est d’autant plus allègre
qu’il en pompe davantage. »
Karl Marx

« Moins de 10 % ». L’info grésille à la radio ce matin. « La barre fatidique des 10 % est atteinte, les chefs d’entreprises en revendiquent le mérite, tout comme le gouvernement ». Sacrée nouvelle. J’ai souvent eu l’impression d’être née avec la crise : mes anniversaires défilaient en même temps que s’additionnaient les millions de chômeurs. Je n’ai pas connu l’âge d’or des Trente Glorieuses, cette période de prospérité quasi-mythique dont parlent encore mes parents quand ils se racontent leur jeunesse à coup de « tu te souviens ». Eux ont eu de la chance, ils n’ont jamais été chômeurs. Mais le chômage a toujours fait partie de notre univers. Alors, moins de 10 % c’est déjà un progrès. Reste quand même près de deux millions cinq cent mille personnes sur le carreau.

Plein emploi


Aujourd’hui, c’est férié. Mes parents ont insisté pour que mon frangin invite les parents de Laétitia, sa copine. Ils se sont pliés en quatre pour préparer un repas du tonnerre et pour que la maison brille comme dans la pub pour Monsieur Propre. A table, la baisse du chômage permet d’engager la conversation une fois épuisées les formules de politesse habituelles. C’est mon père qui embraye le premier :
– Nous, dans le bâtiment, on manque déjà de gars pour pouvoir assurer tous les chantiers. Bientôt ce sera la vraie pénurie. Moi qui ai commencé comme simple ouvrier il y a plus de trente ans, ça fait longtemps que je n’avais pas vu ça. On sent bien que le vent a tourné. Le plein emploi, ça peut revenir encore plus vite que ce qu’ils disent dans les journaux.

– Moi j’aimerais bien passer à temps plein, soupire ma mère en expliquant qu’elle travaille comme vendeuse à temps partiel dans un grand magasin. Et vous, qu’est ce que vous faîtes   demande-t-elle à Charles, le père de Laétitia.

– Je suis cadre commercial à France Télécom, répond-il. Il faut dire qu’à l’origine je suis ingénieur. Mais ces dernières années, il y a eu beaucoup de bouleversements. On a été privatisés alors il a bien fallu évoluer et accepter ce qu’on nous proposait comme carrière.

– M’en parlez pas   s’exclame Françoise, sa femme. Il travaille tout le temps. A la maison, le soir, le week-end. Il a toujours le nez dans ses statistiques de ventes et son téléphone portable ne le quitte plus. Ca fait mal au cœur de le voir travailler autant.

– Vous vous plaignez toujours, proteste Laétitia, la meuf de mon frère. Au fond, vous n’êtes pas trop mal lotis. Vous ne vous rendez pas compte. Le plein emploi ça va tout changer. Avec la croissance économique, les entreprises vont de nouveau embaucher. De vrais boulots, c’est important pour les jeunes comme nous ! Et puis, pour les salariés, s’il y a pénurie de main d’oeuvre, ça changera un peu la donne face aux patrons.

Working-poors


– Ce n’est pas si simple que ça, répond sa mère. Vous n’avez qu’à regarder ce qui se passe aux Etats Unis où cela fait presque dix ans que c’est le plein emploi. Là-bas, il y a des millions de gens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. Le paradoxe, c’est que la plupart d’entre-eux travaillent, enfin partiellement. Ils ont multiplié les petits jobs, surtout dans les services. Ce sont des emplois à temps partiel avec des contrats précaires de courte durée. Les gens alternent travail et périodes de chômage. Mais même quand ils bossent, cela ne fait pas lourd sur la fiche de paye à la fin du mois. Ces salariés sont tellement nombreux qu’on les appelle les «working-poors », ajoute-t-elle. Cela veut dire « travailleurs pauvres ». Evidemment, ce sont surtout les femmes, les jeunes et ceux qui vivent dans les ghettos qui sont concernés.

Françoise est traductrice et s’intéresse à tout. Son discours me rappelle la grand-mère d’Eva, ma meilleure copine. « Si les riches pouvaient payer les pauvres pour mourir à leur place, les pauvres gagneraient très bien leur vie » nous dit-elle toujours en citant un dicton Yiddish.

– La véritable question, c’est de savoir quelle sera la nature du plein emploi, poursuit Françoise En France aussi nous avons déjà nos travailleurs pauvres. Beaucoup de choses ont changé pendant la période de récession. Le travail précaire a explosé. Les temps partiels et l’intérim aussi. Le chômage a constitué un formidable moyen de pression sur les salariés pour pousser à la baisse du coût du travail.

– C’est vrai que le temps partiel, avec 3000 francs par mois, même quand on fait un maximum d’heures, ça fait pas beaucoup, interrompt ma mère. Moi, je n’ai pas eu le choix. Heureusement, à la maison, il y a un autre salaire ! Quand je vois parmi mes collègues toutes ces femmes seules, qui doivent élever leurs enfants, je me demande vraiment comment elles font pour s’en sortir. Elles bossent les nocturnes et le dimanche et tirent sur la corde au maximum pour gagner un petit peu plus…

– Toujours les femmes qui paient les pots cassés ! proteste Laétitia d’un air révolté. Il n’y a même pas assez de crèches ou de gardes d’enfants pour leur permettre de travailler l’esprit tranquille.

– Des fois, on nous prend vraiment pour des super-women, reprend ma mère. Les femmes actives qui arrivent à tout mener de front, c’est une image d’Epinal pour les élites. C’est pas parce qu’on a gagné la parité qu’il n’y a plus rien à faire. Les gosses à gérer, la double journée, aucune égalité professionnelle, on doit tout faire en même temps avec le sourire en plus. Comme par hasard, la précarité du travail nous touche plus que les hommes.

– La flexibilité, les contrats de travail précaires, les embauches systématiques en CDD, les horaires à géométrie variable, tout cela constitue un véritable travail jetable, poursuit Françoise. A l’autre bout de la chaîne, il y a le sur-travail. Les cadres comme mon mari qui ne comptent plus les heures passées au bureau, avec un travail toujours plus intensif, toujours plus dans l’urgence, et à qui on fait miroiter l’illusion qu’ils sont les véritables patrons à coup de sornettes sur leur contribution aux « bons résultats » de l’entreprise.

– Oh moi, maintenant, je ne me fais plus d’illusions ! corrige Charles. J’ai vu tellement de collègues bouffés par le boulot. Certains finissent par devenir si stressés qu’ils dépriment. Mon meilleur copain a même brisé son ménage à cause du travail. Depuis, il ne s’en remet pas. Il n’arrive plus à dormir sans somnifère et, le pire, c’est qu’au bout du compte il n’a même pas eu la promotion qu’il espérait.

Mon père s’exclame alors :
– Mais qu’est ce que vous croyez   La prospérité économique peut très bien s’accommoder de la pauvreté de quelques millions de personnes pendant que les autres sont pressés comme des citrons par leurs patrons ! En France, il y a 10 % de salariés qui gagnent moins de 3650 F par mois. Vous vous rendez compte ! Evidemment, pour les patrons, la ce volant de main d’œuvre corvéable est un bon moyen de maintenir la pression sur les salariés. Sinon, le plein emploi pourrait tourner en notre faveur. On en profiterait pour mieux négocier les salaires et les conditions de travail. Je le vois bien dans le bâtiment, même mon syndicat est encore timide. Moi, les « wearkingue-pourses » (mon père et l’anglais, ça n’a jamais été ça) j’appelle cela le retour du « lumpenprolétaria ». Moralité, dans ces conditions, on va tout droit vers le plein-emploi précaire.

Travail sans fin


Depuis le début de la conversation, mon frangin semble sceptique. Il finit par lâcher ses couverts :
– Cette histoire de plein emploi, j’y crois pas. Avec les nouvelles technologies, et toutes les choses qu’on arrive à inventer maintenant, il y aura de moins en moins de travail. Il y a même un économiste dont on m’a parlé qui a écrit un livre là dessus.

– Ah ! Ton économiste, il s’appelle Jeremy Rifkin, répond Françoise. Sa théorie est un peu fumeuse. Le chômage, l’exclusion, le nombre de personnes qui vivent de revenus d’allocation, la mutation des activités, pour lui tout ça prouve qu’on va vers la fin du travail. Mais en vérité, le travail abonde. Des besoins fondamentaux de l’humanité ne sont pas satisfaits. En plus, de nouvelles normes de consommation émergent et créent sans cesse des nouveaux besoins. Il y aurait largement de quoi donner et un travail et un statut à tout le monde.
Regarde ce qui se passe avec tes nouvelles technologies. Il faut en permanence inventer de nouveaux logiciels, des anti-virus, entretenir les sites Internet, mettre en place tel ou tel nouveau service aux internautes. Tout ça n’est pas virtuel : derrière, il y a des gens qui travaillent. Tu vois, du travail, il y en a. Ce serait même le « travail sans fin » plutôt que la « fin du travail ». La vraie question est de savoir comment on organise le travail pour répondre aux besoins.

Mon frère finit par acquiescer. La conversation aidant, le repas s’éternise. Tout y passe : les rapports avec les employeurs, le statut des fonctionnaires, le manque de personnel dans les services publics, les syndicats, ce qu’il faudrait faire pour que tout le monde ait un statut décent, les métiers que les « enfants » pourraient faire plus tard.

Régression sociale


Le soir, en papotant avec ma mère, j’entends mon père rouspéter tout seul à grands cris devant le journal de 20h.
– Qu’est ce qui t’arrive ? Ce n’est quand même pas Claire Chazal qui te met dans un état pareil ?

– Regarde ce Denis Kessler avec sa refondation sociale, me dit mon père. On croit rêver !

– C’est le Medef, tu ne devrais pas être surpris, pas toi !

– Je suis toujours surpris de voir jusqu’où le patronat peut aller. Il ne manque pas d’air. Ils veulent mettre en place un « pacte d’aide au retour à l’emploi ». En fait, c’est une vraie machine de guerre. Cela revient à obliger les chômeurs à accepter n’importe quel emploi, même à temps partiel, en agitant la menace de la suppression de leurs indemnités. Tu imagines, la précarité obligatoire ! Le Medef veut faire croire que les gens qui sont au chômage, ce sont des tarés génétiques ou des fainéants héréditaires, qu’ils sont au chômage parce que ce serait un style de vie qui leur plaît. Ce genre de discours, c’est dégoûtant.

Je lui rappelle que c’est exactement ce que disait Françoise ce midi : le patronat veut transformer les chômeurs en travailleurs pauvres.

– Attends, Attika, tais-toi, écoute ! T’entends ça ! C’est le pompon. Ils demandent au gouvernement de mettre en place ce qu’ils appellent un « impôt négatif ». D’abord on oblige les gens à accepter des emplois précaires au revenu indécent, et ensuite on demande à l’Etat de payer la différence entre le salaire et ce que rapportent les divers formes d’allocation. C’est le monde à l’envers ! Si les bas-salaires rapportent moins que les allocs, c’est quand même les salaires qui doivent augmenter !

– C’est dingue ! ajoute ma mère qui nous avait rejoints. Quelle ironie du sort : c’est au moment où l’embellie économique s’annonce enfin que le patronat est d’une cruauté inouïe.

– Y’a pas de hasard, conclut mon père. Pour eux, c’est maintenant que ça se joue. On a vraiment droit à une offensive en règle. C’est de pire en pire. D’abord ils ont essayé de vider les 35 heures de leur contenu, ensuite le PARE, et maintenant voilà qu’ils voudraient remettre en cause le CDI en faisant du CDD la nouvelle norme. Faut pas qu’on se laisse faire. La « refondation sociale » version Medef, c’est la régression sociale. Ce Kessler, c’est un vicieux. D’ailleurs, ça fait des années qu’il fait campagne avec sa boîte d’assurances pour faire main basse sur nos retraites et mettre en place des fonds de pension.

Vive la Sécu !


J’ai souvent entendu parler de ces fonds de pension sans vraiment comprendre de quoi il retourne exactement. Je demande des explications.

– Ah… fait mon père. C’est assez compliqué mais en même temps le mécanisme est très simple. Que ce soit l’assurance chômage, les retraites, ou la sécu, les libéraux veulent remettre en cause l’acquis que représente le système de protection sociale. Il faut dire que c’est un système fondé sur la solidarité collective. Pour les retraites, c’est pareil. Dans le système actuel les salariés cotisent pour payer la pension des retraités, c’est la solidarité entre les générations. Avec les fonds de pensions, chacun devrait mettre des sous de côté pour lui-même et cet argent serait placé en bourse. Evidemment, tu penses bien que tout le monde n’en aurait pas les moyens ! Et puis, la bourse, tu sais ce que c’est : ça va, ça vient. Bref, ce serait la fin d’un grand acquis social quasiment unique au monde. Ce qui m’inquiète, c’est qu’on nous refait le coup avec l’épargne salariale.

– Et alors ? C’est le truc qui consiste à donner des actions aux salariés, ça leur fait toujours ça en plus.

– T’as rien compris, répond mon père. C’est la version politiquement correcte des fonds de pension. C’est un système obligatoire dans lequel le patron transfère une part de salaire pour le placer en actions de l’entreprise et jouer en bourse. Un jeu de bonneteau en quelque sorte. Evidemment, le salarié n’y voit que du feu : puisqu’on lui propose de lui « donner » des actions... il ne va pas dire non ! Le patron, lui, y voit un intérêt très net : il espère que le salarié travaillera encore plus pour améliorer les profits boursiers de l’entreprise, bref que les travailleurs partageront ses intérêts de patrons. Même nous, au syndicat, on a failli se faire avoir. On a voté contre, mais ça n’a pas empêché Bouygues de le faire. Du coup, chaque fois qu’un collègue demande une augmentation la réponse est la même : « d’accord on t’augmente, mais sous la forme d’actions de l’entreprise ». Transformer tous les salariés en actionnaires, pour moi ça n’a rien de gauche !

– Et j’imagine qu’on vous a présenté ça comme le nec plus ultra de la modernité...

– Tu penses ! Sauf que la modernité, c’est le progrès social, c’est que chacun puisse vivre mieux que ne vivaient ses parents. Tu trouves ça moderne toi d’être payé en monnaie de singe et de voir fondre comme neige au soleil tous les mécanismes de solidarité collective ?

Il a raison. Dans notre pays, on ne se rend plus assez compte à quel point un truc comme la Sécu va à l’encontre de toutes les règles actuelles du bizness. Les Américains envoient des robots sur Mars mais ne peuvent pas se faire soigner s’ils sont pauvres. Chez nous, la santé est un droit. Il faut défendre la Sécu. On pourrait même mieux rembourser les soins comme le dentiste ou l’ophtalmo.

– Moralité, on a bien fait de se battre en 95 contre le plan Juppé ajoute mon père. Maintenant qu’il y a de l’argent, c’est bien la preuve que ce n’était pas le système de sécu qui était en cause, mais le chômage. Les déficits sont derrière nous. Tous ceux qui nous ont abreuvés de discours catastrophistes, on devrait leur ressortir l’étude de l’OMS qui dit que la France est première en terme de santé publique quand les Etats Unis et la Grande Bretagne sont en 24ème et 36ème positions.

– Pourtant, vous savez, Mme Martinez, notre voisine qui est infirmière. Elle m’a dit qu’à l’hosto c’est vraiment l’enfer, raconte ma mère. Ils auraient bien besoin de moyens supplémentaires. Avec cette histoire d’Agence Régionale Hospitalière, ils ne s’en sortent plus. Ils ferment des services entiers à coup de « restructurations de la carte hospitalière ». Selon les maladies, on ne peut plus aller se faire soigner près de chez soi. Pareil pour les maternités. Du coup, plein de gens s’adressent aux cliniques privées.

– Ouais, ce serait quand même la moindre des choses d’abroger le plan Juppé, dit mon père. L'hôpital public est en train de crever. On a tendance à croire que tout ça ne concerne que les médecins, les infirmières, les aides soignants. Mais c’est notre santé qui est en jeu et pour moi qui ne suis plus tout jeune, ça compte ! Je vois pas comment on peut assurer une vraie qualité des soins et une politique de santé publique digne de ce nom si on laisse la situation se dégrader dans les hôpitaux.

Augmenter les salaires


Flexibilité, offensive tous azimuts des patrons, au fond, mon père n’a pas complètement tort, la nouvelle donne, elle a un sacré goût de libéralisme. Pourtant, grâce à la nouvelle situation économique, on devrait parvenir au chômage zéro sans toute cette flexibilité. Potentiellement, la voie est ouverte à de nouveaux progrès sociaux. Il est temps que les salariés bénéficient eux aussi du retour de la croissance.
Dans la soirée, je retrouve Benjamin. On ne se connaît pas depuis des lustres, mais c’est devenu un bon copain, bref, pas le genre dragueur. Et puis, tout un jour férié sans voir un pote, c’est long. Après quelques banalités, je lui fait partager toutes les réflexions de la journée.
– Chez moi il y avait une drôle d’ambiance ce soir, lui dis-je poursuivant mon récit avec la scène de mon père échauffé par le Medef. On se disait qu’il faut absolument augmenter les salaires.

– C’est vrai qu’on a toujours le droit de rêver… Lis ça ! me dit Ben en sortant de son sac un de ses polys d’économie. Le passage est surligné au fluo jaune :
« En France, entre 1983 et 1997, le patronat a absorbé une grande partie des gains de productivité réalisés chaque année (2 % en moyenne). Cela s’est traduit par la diminution de la part des salaires dans la valeur ajoutée créée par les entreprises : 60 % en 1997 contre 69 % en 1983. La rigueur salariale s’est encore alourdie ces trois dernières années. Au dernier trimestre 1999, on constate une baisse du pouvoir d’achat des salariés de 0,3 %. Aux Etats-Unis, on observe également un gel voire un recul des salaires ces dix dernières années »
. – Ce n’est pas tout, tu te souviens de Michelin qui avait annoncé en grande pompe des milliers de licenciements le jour même de la publication des bénéfices de l’entreprise ?

– Oui, très bien, on peut pas dire que c’était très intelligent en terme de communication.

– Ca n’a rien à voir avec un problème de communication, s’énerve Ben. C’est un exemple révélateur : aujourd’hui le capitalisme licencie même – voire surtout – quand il fait des bénéfices. Tout ce qui compte pour lui, c’est le profit financier maximal. Quand il licencie, c’est une manière de dire aux actionnaires qu’il consacrera moins aux salaires, et qu’il y aura plus de profit. Même en cours d’éco maintenant on nous enseigne la « corporate governance » comme l’alpha et l’omega de la gestion des entreprises. En fait c’est le despotisme des actionnaires : la rémunération du capital est prioritaire. Peu importe le prix humain des décisions, tout ce qui compte c’est le rendement de l’action !
Il poursuit en m’expliquant que la nature du contrat de travail, le salaire et le temps de travail sont les trois questions qui sont au coeur de l’affrontement entre salariés et patrons depuis toujours. Il prend l’exemple de la mise en place des 35 heures : dans beaucoup d’entreprises il y a des grèves très dures au moment de la négociation des accords. Et pour cause : les employeurs veulent utiliser les manques de la loi sur les 35 h pour mettre en place la flexibilité et remettre en cause les conventions collectives. Tout le monde est loin d’avoir vu la couleur de la réduction du temps de travail dans son boulot. Ceux qui sont déjà concernés, ils sont souvent logés à l’enseigne de la flexibilité et de l’annualisation du temps de travail.
Au final, cette loi laisse à Ben un sentiment contradictoire, comme s’il s’agissait de l’aménagement du temps de travail au lieu de sa réduction hebdomadaire. La loi aurait dû être plus précise et plus ferme pour que les salariés puissent s’adosser à elle dans les discussions. Pire, dans certaines entreprises, les patrons misent sur les négociations pour faire acter un gel des salaires.
Les arguments s’échangent à bâtons rompus jusqu’à ce que Ben lâche un « il y aurait bien un moyen d’augmenter les salaires ».
D’après lui, si le gouvernement augmentait le SMIC de manière importante, en le mettant à 7000 francs net, cela aurait de vraies répercussions. Le nombre de smicards a doublé en quelques années. Cela concernerait des millions de gens. Ensuite, les autres salaires devraient obligatoirement répercuter cette augmentation à condition que le gouvernement convoque une conférence nationale sur les salaires. Elle devrait avoir lieu chaque année pour que la question soit incontournable. Le gouvernement se doit de peser de tout son poids pour l’augmentation des salaires. Une conférence salariale annuelle fixerait aussi une échéance qui fournirait l’occasion aux salariés de se mobiliser. Le gouvernement impulserait, les salariés appuieraient et défendraient leurs revendications salariales. Dans ce grand rendez-vous de la négociation sociale, ce sont les salariés et la gauche qui donneraient le « la », et non pas les patrons.

Ordre public


Après une si belle démonstration, je fais remarquer à Ben que, finalement, l’Etat ne semble pas si impuissant que cela.

– Attika, tout est affaire de volonté politique me répond Ben. On pourrait très bien mettre en place un contrôle des licenciements et interdire ceux qui n’ont aucune raison économique justifiée. L’autre jour j’ai lu une interview d’un inspecteur du travail qui disait qu’il faudrait complètement inverser la logique actuelle : que ce soit au patron de plaider le bien fondé du licenciement et non pas au salarié de se défendre. Selon cet inspecteur, il faut aussi contrôler ce qui ce passe dans toutes ces entreprises de sous-traitance. Tu sais, c’est l’astuce utilisée par les grands groupes pour faire des économies en déconcentrant leurs activités et échapper aux règles du droit du travail qui s’appliquent aux entreprises de plus de 50 salariés. La moindre des choses ce serait d’aligner les sous-traitants sur la convention collective de l’entreprise donneur d’ordre. Avec ça, on rétablirait un véritable ordre public !

Nouvelle donne sociale


Benjamin me fait son numéro du type épatant. Je ne sais pas comment il fait pour tout lire et être toujours au courant de tout, mais l’économie c’est vraiment son truc. Il m’impressionne, mais je ne veux pas passer pour une débile. Je ne me dégonfle pas :
– Tu ne crois pas que ce que raconte cet inspecteur ajouté à l’augmentation des salaires, cela risque de fragiliser la croissance et de ralentir la marche vers le plein emploi ? (celle-là j’en suis fière)

– Evidemment, c’est ce que diront les patrons du Medef, mais ça ne tient pas la route, me répond-il, très sûr de lui. Au contraire, en augmentant les salaires et en mettant fin à toutes les formes de précarité, cela permet d’avoir une croissance économique saine, qui conduit à de véritables améliorations dans la vie quotidienne de chacun. C’est tout de même l’objectif ! Si la croissance ne permet qu’à ceux qui s’en mettaient déjà plein les poches de se les remplir encore plus, non merci ! Une augmentation des salaires et une amélioration du statut des salariés auront des répercussions économiques et sociales nécessairement positives, notamment sur la consommation. Cela conforterait la croissance et permettrait surtout qu’elle débouche sur un véritable progrès humain. Et puis, augmenter les salaires, cela réduirait un peu le pouvoir tentaculaire de la finance qui est par nature très instable et ne nous met jamais à l’abri d’un vent de panique.

– Si je te suis, c’est en investissant dans le travail, à travers les salaires et les droits sociaux, qu’on peut changer la nature de la nouvelle donne libérale et créer un effet de levier sur la croissance.

– Attika, je t’ai dit mille fois que tu aurais du choisir éco plutôt qu’histoire… répond Ben un rien moqueur. Arrête avec tes complexes, t’as tout compris. La valorisation et la promotion de la qualité du travail, tout comme l’éducation et un haut niveau de formation, sont des facteurs de réussite sociale et économique. C’est pas la main invisible du marché qui va conduire à un plein-emploi synonyme de qualité de vie.

Maintenant, j’y vois plus clair. Augmenter les salaires, élever le niveau d’éducation, améliorer la sécu, garantir des contrats de travail solides, le chemin ne s’est pas arrêté avec les 35 h. Il n’y a qu’à ces conditions que la nouvelle donne libérale peut déboucher sur une nouvelle donne sociale. C’est d’ailleurs ce que revendiquent de plus en plus de salariés. La croissance favorise une nouvelle combativité. Comme dirait mon père, les salariés se sont sacrifiés pendant toutes ces années de crise. Même les gouvernements de gauche leur disaient qu’il fallait faire des efforts en attendant des jours meilleurs. De sacrifices en sacrifices, avec la pression du chômage de masse par dessus le tout, la parenthèse ne s’est jamais refermée. Maintenant on y est ! La gauche ne peut pas dire que le contexte ne l’aide pas. Elle a une occasion historique d’arracher de nouvelles conquêtes sociales…
Ma pensée se disperse et finit sur cette image où je me vois plus tard, relativement âgée, ouvrant un livre d’histoire. Je tourne les pages de mes mains de vieille dame. Après les chapitres intitulés « congés payés », « retraite à 60 ans » illustrant 1936 et 81, je lis, écrit en toute lettre, « début du XXIème siècle : nouvelle donne sociale ».

***


4/ Mercredi

« Demain, le veau d’or
vaudra moins cher que le veau naturel. »
Paul Valery

– Keskipudonktan ?
Je reste là, sur la plage, ma serviette de bain à la main à me demander d’où vient cette odeur bizarre qui envahit mes narines.

– Viens Attika, on n’a qu’à remonter vers le bord de mer, me dit Ben le nez pincé avec une voix de Donald Duck.

Malgré son bon conseil, j’ai une furieuse envie de me faire dorer la pilule. En Bretagne, quand le soleil brille, faut pas le faire attendre. Je me pince le nez à mon tour pour rester un peu, au moins le temps d’un plongeon. Horreur ! Pour tremper les pieds dans l’eau, il faut traverser plusieurs mètres d’une espèce de choucroute dégueulasse. En y regardant de plus près, on dirait des amas d’algues en état de décomposition. Nul doute que c’est ce truc là qui dégage cette puanteur.
Tout avait pourtant bien commencé. Ce matin, il a fallu se lever très tôt pour attraper le TGV direction Guingamp puis le car pour la plage. L’idée venait de Benjamin. Hier soir, sur un coup de tête, il a proposé de changer d’horizon et de passer une journée au bord de la mer. J’ai hésité à peine une minute avant d’accepter : en Bretagne, ma famille a une veille connaissance qui peut facilement nous héberger une nuit gratos.
La plage est déserte. Seuls une femme et deux gamins marchent plus loin, sur le bord de mer. Avec cette odeur, on se ravise définitivement.
– Qu’est ce que ça pue ces algues ! dis-je en m’asseyant sur le banc face à la mer pour me rhabiller. Ils pourraient les ramasser...

– Mais on les ramasse ! nous apostrophe une voix derrière nous.

Je reconnais à son pull rouge la femme qui marchait sur la plage.
– Ces algues vertes, il en revient toujours plus. Dès que la belle saison arrive, c’est infernal, continue-t-elle. On peut en ramasser des milliers de tonnes. En Bretagne maintenant, nous sommes cernés : on a les algues vertes au Nord, et le mazout de Totalfina au Sud !

...Excusez-moi, je ne me suis pas présentée. Chantal, je travaille à Saint-Brieuc, mais mes parents habitent ici alors je passe les voir avec les enfants de temps en temps.

Ultra-productivisme


Après avoir insisté pour arracher un « bonjour » de ses enfants, Chantal nous explique qu’elle est enseignante, prof d’histoire-géo plus exactement. Pas besoin d’aller chercher des experts pour comprendre les tenants et les aboutissants de ce phénomène de prolifération des algues.
– La terre de Bretagne est gorgée de nitrate, explique-t-elle. Pour cause : nous sommes la première région agricole française... grâce à une agriculture industrielle intensive. L’objectif c’est de produire un maximum au moindre coût sur la plus petite surface possible. C’est comme ça que l’on fait de l’élevage « hors sol » de porcs et de volailles. Après, on se retrouve avec des tonnes de lisiers – d’excréments si vous préférez –. Comme on ne sait pas quoi en faire, on l’épand sur les champs. C’est comme ça qu’on libère dans l’environnement azote, phosphore, potasse, pesticides, résidus de médicaments...

– …Et quand les eaux de pluie s’écoulent et forment les rivières qui rejoignent la mer, ça donne une distribution gratis de nitrate en surdose. Tout le monde est pollué : les cours d’eau, les côtes. J’ai tout compris, dis-je.

– Ajoutez la chaleur et le soleil d’été, et vous avez la prolifération de cette algue, l’ulva, qui vient pourrir sur les plages. C’est une catastrophe pour la pêche, mais aussi pour le tourisme. Le pire, c’est que toute l’eau est en train d’être contaminée.

Point de non retour


Moi qui était déjà révoltée par les dégâts de la marée noire et ces nappes de mazout visqueux engloutissant oiseaux et paysages, je suis écoeurée. Les yeux fixés sur ce paysage exceptionnel, ces propos résonnent dans ma tête comme une voix off annonçant gâchis et destructions. Régulièrement interrompue par des « Maman, on yyyyy vaaaa ! » impatients, Chantal poursuit son tableau démoralisant.
Le niveau de pollution des eaux et des sols serait devenu totalement insoutenable dans la région. 71 cantons bretons ont été classés Zones d’Excédent Structurel d’azote. « ZES », « ZEP », « ZUP », « ZAC », à croire que, dès qu’il y a un problème quelque part, pour les technos il suffit de l’enrober du terme de « zone »...

– Les nitrates et la santé, ça ne doit pas faire bon ménage... dit Ben.

– Exact. Si on ne prend pas des mesures radicales, le processus semble irréversible, répond Chantal. Et pas seulement en Bretagne. J’ai lu dans Ouest France une étude sur onze départements français. Les résultats sont terribles : dans bien des cas, les concentrations de nitrates dans les eaux sont voisines voire supérieures au taux maximal autorisé. Pour l’avenir, cette dégradation est telle que nous pourrions atteindre, en France, un point de non retour...

Même sur le bord de mer, l’odeur des algues est de plus en plus difficile à supporter à mesure que le soleil monte au Zénith. Chantal s’excuse de nous quitter. « Ne gardez quand même pas cette image de la Bretagne » nous dit-elle avec un sourire en s’éloignant munie d’un enfant à chaque bras. Pour nous aussi c’en est trop. Soleil ou pas, on rentre à Guingamp. C’est René qui va être surpris de nous voir arriver aussi vite. D’habitude, il se plaint toujours de mes libertés horaires. Normal, j’aime pas les montres. J’ai l’impression d’avoir des menottes au poignet.

Bien public


René, je le connais depuis que je suis toute petite. C’était le meilleur pote de mon père au boulot. Maintenant, il est à la retraite et s’est définitivement installé ici, donnant libre court à ses trois passions : le vélo, l’opéra et les matchs de foot de l’En Avant Guingamp au Roudourou. Ma famille squattait souvent dans sa maison pour les vacances. Je m’éclatais avec Lénaïc, la fille aînée de René.
Alors que mes pensées vagabondent sur les bonnes rigolades avec Lénaïc, je suis toute surprise de la trouver dans le jardin, allongée dans l’herbe avec un bouquin, alors que René est attablé sous un parasol en train d’équeutter des haricots pour les mettre en bocaux.
Après les classiques effusions des retrouvailles, Lénaïc ne peut s’empêcher de me vanner. Elle n’a pas changé : un jean douteux et un T-shirt XXL, elle ne se ruine ni en fringues ni en maquillage. Mais c’est comme ça que tout le monde l’adore.

– Dis-moi, tu vas pas me raconter des salades en m’expliquant que c’est la pluie qui vous a fait quitter la plage aussi tôt ? nous dit elle.

Ben, tout timide, leur raconte nos dernières aventures. Tous ces nitrates, ça nous a mis une grosse claque.

– D’ici quelques dizaines d’années, il n’y aura plus d’eau potable. L’écosystème est déjà totalement ravagé, répond Lénaïc qui bosse maintenant à l’Ifremer et qui en connaît un rayon sur la pollution.

René ne nous rassure guère :
– Ici on ne boit plus que de l’eau minérale. Les grands groupes qui faisaient payer à prix d’or une eau du robinet pas buvable ont été condamnés. Evidemment, c’est déjà ça. Mais sur le fond, rien n’est résolu. Les eaux sont pourries par les nitrates. Il n’y a pas que les Bretons qui sont concernés. Imagine tous les français privés d’eau potable !

J’hallucine. Dans ma tête, j’ai des visions de Sahel, des vaches squelettiques, des déserts brûlants, toutes les calamités des pays du Tiers Monde. Je ne pensais vraiment pas que ces choses pouvaient arriver près de chez nous.

Lenaïc poursuit son exposé apocalyptique :
– L’eau est un problème mondial. Elle va probablement devenir une source majeure de conflits dans le prochain demi-siècle. A moins que l’ensemble des pays ne s’accorde sur le fait que l’accès à l’eau est un droit inaliénable pour les êtres humains. Aujourd’hui sa gestion est confiée aux grandes sociétés privées qui la font payer au prix du marché.

D’après René, au « prix du marché » ça veut dire que face à la raréfaction de l’eau potable, on sera comme en Arabie Saoudite, où l’eau coûte plus cher que le pétrole. Les gens laperont la moindre gouttelette d’eau avec une sauvagerie inouïe. Rien que d’y penser j’en suis déjà morte de soif.

– La seule solution, c’est d’obtenir la nationalisation de l’eau et de la retirer des mains de Vivendi, Bouygues et autre Lyonnaise des Eaux. On pourrait confier sa gestion à un service public local, conclut Lénaïc.

– Un grand service public de l’eau éviterait aussi les inégalités actuelles face aux prix de l’eau, renchérit René. Tu te rends compte, ce serait quand même la moindre des choses qu’en l’an 2000 l’eau soit un bien public.

Malbouffe


– Vous avez raison. Mais il n’y a pas que la pollution de l’eau, le problème est plus global, dit Benjamin sortant enfin de sa réserve.

– On a de la pollution même dans nos assiettes, confirme René.
Il nous fait un petit inventaire vomitif : maïs transgénique, bœuf aux hormones, vache folle, poulet à la dioxine, coca frelaté. C’est l’heure de passer à table. J’ai faim mais cette énumération me coupe l’appétit. Je revois dans ma tête les assiettes du self de la fac, tous les hamburgers de Quick et des Macdo. J’ai un flash. José Bové en train de démonter la devanture de Ronald…

– Tous les agriculteurs ne font pas de la culture intensive au détriment de la qualité des produits, dit Lénaïc visiblement très au fait des questions agricoles. Mais personne ne les soutient. Toutes les subventions, surtout celles de l’Europe, ne vont qu’aux gros industriels.

– J’imagine qu’eux, ils ne se fatiguent pas avec la qualité des produits. Ce sont des capitalistes, tout ce qui les intéresse ce sont leurs marges de profit. Leurs poules et leurs vaches mangent n’importe quoi dit Ben.

– Rares sont les paysans qui peuvent survivre dans le système actuel. Peu d’agriculteurs vivent encore en vendant leurs produits sur les marchés, reprend-elle. Ils sont obligés de passer par les groupes de distribution.

– Le productivisme de l’industrie agro-alimentaire est une catastrophe écologique mais aussi économique, dit René pour appuyer le récit de sa fille. Les grands groupes fixent les prix et les délais. Les revenus des agriculteurs stagnent voire régressent. Beaucoup sont surendettés. Tout cela ne mène à rien. C’est une impasse économique et environnementale. L’agriculture bretonne est en train d’en crever.

Science fiction


Vache folle, poulet givré, vraiment on regarde son assiette a deux fois avant d’y plonger sa fourchette. Il y a de quoi devenir parano ! En gourmande avertie, l’autre jour j’ai lu un papier sur les OGM. Les experts auraient prouvé qu’ils ne seraient pas nocifs pour l’homme et pourraient réduire l’utilisation de pesticides dans les champs. C’est du moins ce que racontent Novartis et consorts. Ils essaient de rassurer tout le monde pour pouvoir inonder les marchés de l’Europe et des pays en développement. Ils n’arrivent plus à rentabiliser leurs investissements avec les seuls marchés américains. Lénaïc, c’est pas pour rien qu’elle a une formation de biologiste. Quand elle s’intéresse à un sujet, elle en dissèque tous les aspects.
– Le principe est d’introduire dans les plantes un gêne d’insecticides pour qu’elles résistent mieux aux insectes, explique-t-elle. Le problème, c’est que personne ne peut en prévoir les conséquences à long terme sur la santé humaine et sur l’environnement.

– Pourtant les dégâts de la vache folle auraient pu nous conduire à faire preuve de davantage de précautions, dit Ben.

– Plus personne ne maîtrise rien, répond Lénaïc. Les champs de culture ne se développent pas en vase clos. Les animaux les mangent, les insectes aussi. Vous imaginez ce qui se passerait si les insectes mangeaient ces plantes résistantes et devenaient eux-mêmes résistants ?

Dans ma tête, j’essaie immédiatement de matérialiser ces descriptions. Le vrai film catastrophe genre « l’invasion des sauterelles géantes » ou « les fourmis attaquent ». Ce qui me fait flipper, c’est que c’est de la science, pas de la fiction, et que ça risque d’être plus réel et mortel que de la science fiction.
Il paraît que les agriculteurs ne peuvent pas pratiquer le zéro tolérance en matière d’OGM. Les pollens se répandent et contaminent les autres cultures. Avec cet effet naturel de dissémination, personne ne peut plus garantir une culture 100 % non-transgénique. D’ailleurs, la Commission Européenne a décidé que l’étiquetage des produits ne concernerait que les doses d’OGM supérieures à 1 %.

– Les gens qui ont mis ces techniques au point pourraient les utiliser pour combattre la faim dans le monde, ces mecs peuvent inventer des plantes qui résistent à la sécheresse, aux conditions extrêmes dit Ben

René lui décoche un regard assassin : les grands groupes ne donnent pas dans l’humanitaire, ça brasse des millions de dollars. Il explique qu’ils veulent même commercialiser un procédé appelé Terminator. Rien que le nom c’est déjà l’angoisse ! Il permet de faire pousser une récolte stérile. Sans graine pour replanter l’année suivante, le racket des agriculteurs est assuré : tous obligés de casquer tous les ans pour les semences !

Les propos de René et Lénaïc c’est pas l’extase : les grands groupes contrôlent l’eau et la bouffe, nous font avaler de la nourriture toxique et laissent crever les pays en voie de développement !

Pompiers-pyromanes


– Le capitalisme, ça pue, ça pollue et ça rend con ! C’est ce qu’on disait dans les manif en 68, dit René. Maintenant, le système veut aussi faire de l’environnement une source de profit. Il détruit par le productivisme au mépris des conséquences humaines et écologiques, et veut faire payer pour réparer les dégâts. Pour lui, l’environnement est un secteur qui ouvre de nouveaux marchés, de nouvelles sources de profit !

– Bref, si je vous suis, c’est l’écologie libérale, interrompt Ben.

– Absolument. On est face à des sociétés qui tiennent les deux bouts de la chaîne. C’est Mister Hyde et Docteur Jekyll. D’un côté, elles polluent. De l’autre, elles fournissent le service après-vente pour réparer les dégâts. Et nous on paye à tous les guichets.

– Comment ça « on paye à tous les guichets » ? demande Ben.

– Bonne question, répond René. Il n’y a qu’à prendre l’exemple du « plan eau pure », ici, en Bretagne. Il nécessite des milliards et des milliards de francs d’investissement. Ce sont les fonds publics qui s’y collent, et donc le contribuable. La dépollution est à nos frais. Bref, on privatise les bénéfices et on socialise les pertes, comme d’habitude !

Développement durable


– C’est sûr que le chemin est long jusqu’à la mise en place d’une économie axée sur le développement durable, reprend Lénaïc d’un air philosophe.

– Le développement durable ? Qu’est-ce-que c’est que ce truc encore ? leur dis-je.

– C’est l’inverse de la politique de profit à court terme menée par les grandes entreprises multinationales. C’est une politique d’investissements axée sur l’intérêt général, poursuit René.
Et tatati et tatata, deux phrases comme ça et René dépose un brevet pour un nouveau somnifère…
– Attika, écoute moi un peu ! me dit-il avec sa douce autorité paternaliste. Eh oui c’est pas simple comme une pub à la télé ou une vanne de ton Lagaf ! L’intérêt général, c’est permettre l’égalité de tous face aux ressources prioritaires. Dans le système capitaliste, les ressources rares, comme l’eau, comme l’air non pollué bientôt, ou comme les aliments de qualité, voient leur prix augmenter, et leur accès réduit aux seules personnes qui en ont les moyens. Le développement durable consiste à mettre en place des investissements de long terme pour empêcher que ces ressources se raréfient. L’objectif c’est que tout le monde, quels que soient ses moyens financiers ou l’endroit où il vit, ait accès à cet environnement de qualité.

– Le principe de précaution pour garantir la sécurité alimentaire, c’est la même chose que votre développement durable ?

– C’est un premier pas, me répond Lénaïc. Mais cela ne résout pas tout ni sur le fond, ni sur le long terme. Regarde les enfants qui toussent et accumulent les bronchiolites à cause de la pollution de l’air. C’est un véritable fléau et pas seulement dans les métropoles qui sont au bord de l’asphyxie. Les causes en sont connues : trop de voitures, usines chimiques, incinération des déchets très polluante. Pour s’attaquer à ça, il faut rompre avec beaucoup de mauvaises habitudes.

Elle est marrante Lénaïc, elle croit qu’en ville on peut se déplacer à dos de mule, qu’on va démonter toutes les usines comme des légos pour vivre comme sous l’Ancien Régime. Je tente de le lui expliquer :
– Les gens, comme tu dis, n’ont pas tort. On ne peut pas leur imposer d’abandonner leur voiture s’ils n’ont pas d’autres moyens pour se déplacer.

– Arrête de me faire passer pour une ringarde. Je prenais cet exemple pour montrer à quel point les réponses impliquent un vrai choix, proteste-t-elle. Les solutions ne sont pas individuelles. Développer des réseaux de transports en commun rapide et de qualité, les pistes cyclables, intensifier les méthodes de tri sélectif pour les ordures ménagères, tout simplement imposer des normes environnementales…
Tout cela implique des orientations volontaristes et de gros programmes de recherche. C’est comme pour l’énergie : on n’en est toujours au nucléaire. Pourtant, les centrales, elles vieillissent. On pourrait en construire de nouvelles. Mais cela poserait le problème de l’enfouissement des déchets. Et puis, même avec les évolutions technologiques, on n’est jamais à l’abri d’un incident nucléaire. Alors mieux vaudrait prendre les devants et préparer la sortie du nucléaire.

Révolution copernicienne


Entre-temps, Gwen, que René nous présente comme son voisin le plus sympa, avait fait son entrée dans le jardin. Il a l’air de très bien connaître Lénaïc. Nous le saluons avant de reprendre notre conversation pendant qu’il va se chercher un verre dans la cuisine.
– Le développement durable devrait être un modèle pour toutes les activités économiques et sociales, reprend René. Ce serait une révolution copernicienne : partir de ce principe dans la définition de toutes les normes. Sinon c’est un puits sans fond, pendant qu’on dépollue ici, on continue à polluer là. Il n’y a que l’Etat, et à travers lui la collectivité, qui puisse l’imposer.

– Mouais... l’Etat faudrait déjà qu’il montre lui-même l’exemple. Vous discutez sérieux à ce que je vois, glisse Gwen pour s’introduire dans la conversation. René a oublié de vous raconter qu’ici, quand une municipalité vote à l’unanimité le refus de nouvelles implantations agro-alimentaires, le Préfet décide de passer outre et déroge aux principes fixés en haut lieu. L’Etat aurait les moyens de faire plein de choses, à commencer par respecter la règle qu’il a lui-même fixée.

– C’est pas une raison pour désespérer Attika et son ami, dit René. Quand même, on était tous bien contents d’avoir des services publics plutôt performants en France après la tempête. De toute façon, je vois pas comment on pourrait réaliser autrement tous ces chantiers de dépollution des eaux, de gestion des déchets, de développement des transports collectifs. Toutes les mesures radicales nécessaires pour mettre fin à la crise écologique passent par le service public.
Nous avons besoin plus que jamais de politiques coordonnées qui se déclinent aux différents niveaux : mondial, européen, français et local. Le développement durable se coordonne sur le long terme et dans l’espace. Et forcément, ce ne sont pas les patrons des multinationales, avec le nez rivé sur leurs objectifs de rentabilité à court terme, qui peuvent mettre en œuvre une politique aussi large.
Je ne me souviens pas qui avait eu le dernier mot, ni même si l’un voulait à tout prix avoir raison sur l’autre. Ca suffit de faire l’autruche quant au visage de la planète qu’on réserve aux générations pas si futures que ça. J’aimerais que mon pays soit porteur, en Europe et dans le monde, d’un progrès humain fondé sur le développement durable. Et pour ça, il faut être exemplaire.
C’est vrai, les activités humaines saccagent l’environnement faute de règles drastiques. Et les hommes là-dedans ? Ca me met mal à l’aise tous ces responsables qui nous font des grands discours sur le développement durable pleins de bons sentiments, dont l’indignation s’exprime à propos des OGM et qui n’on pas un motte pour la misère du Tiers Monde. Pour moi, le développement durable, c’est aussi s’attaquer au sous-développement, mettre fin à l’enlisement des pays du Sud.
Quand tout un continent, l’Afrique, est livré à la barbarie, c’est aussi là que se joue le visage de notre planète. Dans nos pays riches, cela ne semble pas préoccuper grand monde. Aucun acte fort et même plus de discours de solidarité et de générosité. Aurions-nous mis des oeillères pour ne plus voir ? L’Afrique est devenu le ghetto du monde.

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